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Vous m'avez bien entendu : je ne connaissais pas cette femme. Il ne s'agissait pas de la petite silhouette sombre et d'âge incertain qui avait attiré mon attention sur le boulevard du Montparnasse quelques semaines plus tôt, la petite fourmi affairée que j'avais pistée en jouant les détectives dans les rues Bréa et Vavin, la petite personne vieillotte se faufilant zigzagante parmi la foule aux abords de la fontaine des Quatre-Evêques, avant que de s'évanouir mystérieusement dans des arcanes saint-sulpiciens.

Celle dont j'avais pu croire un moment que ne me serait plus donnée l'occasion de la revoir, et qui était soudainement réapparue dans ma vie par le hasard d'une porte laissée entrouverte, celle dont j'appréhendais qu'elle ne découvrît l'indélicate intrusion à laquelle m'avait conduit mon impénitente curiosité, celle-là, la « dame de Saint-Sulpice », ne pouvait être la jeune femme au regard perdu dans son miroir qui, d'un ample mouvement du bras empreint de sensualité, brossait son opulente chevelure blonde. Et pourtant !

Mes yeux se portèrent sur cette chose qui gisait près d'elle, abandonnée sur la coiffeuse, avachie, et que j'avais vu s'agiter comme vivante aux bouts de ses doigts quelques instants auparavant, lors de cette étrange opération dont le sens s'était dérobé à mon entendement. Un masque mou aux traits de vieille dame, au visage fripé surmonté d'un chignon de filasse grise. Un accessoire de carnaval.

L'entomologiste amateur qui sommeille en moi se réveilla et contint avec peine sa jubilation car la compréhension s'était faite : je venais d'assister à une métamorphose, une « mue imaginale ». Artificielle, certes, mais comparable à celles dont il m'arrive parfois d'être le témoin dans mon jardin. Ainsi, dernièrement, l'éclosion de cette « vanesse petite tortue » que j'avais longuement observée tandis qu'elle défroissait ses ailes et qui, sans crier gare, avait pris son envol pour un premier butinage.

Ayant reposé la brosse sur la coiffeuse, et après un dernier regard satisfait à l'image que lui renvoyait le miroir, la jeune femme se leva du tabouret sur lequel elle était assise. Alors seulement, oui, je pris conscience de ce qu'elle était nue.