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Ici, c'est-à-dire là, à cet endroit précis, le lecteur devrait découvrir la première phrase d'un roman, puisque le livre qu'il a entre les mains relève de ce genre. Ainsi l'histoire commencerait. Mais ce n'est pas si simple. D'ailleurs, rien n'est jamais si simple. L'auteur s'en ouvrirait volontiers au lecteur s'il ne craignait que celui-ci n'ait le sentiment qu'on veuille l'avertir, le prévenir, et ne juge cette démarche présomptueuse. Comme si quelque chose de nouveau, d'inédit, de peu ordinaire allait lui être offert ! De quoi le décourager de suite, l'empêcher de poursuivre, faire fi de sa bonne volonté. Ou encore courir le risque, s'il décidait de persévérer, de le conduire tout droit à la déconvenue.

Le lecteur répondra que cette crainte n'est pas fondée. En l'exprimant, l'auteur manifeste une autre prétention, celle de croire qu'il aurait une influence sur le comportement du lecteur. Or le pouvoir dont celui-ci dispose est absolu, exercé sans partage. Lire, ne pas lire, c'est lui qui décide, et nul ne peut le dessaisir de cette prérogative.

L'auteur doit s'en persuader : le lecteur n'est pas homme ou femme à s'en laisser conter, il sait ce qu'est un roman. Il a appris à reconnaître, dans la diversité des ouvrages lus, cette permanence qui détermine l'appartenance au genre. Lorsqu'il ouvre un roman, le lecteur s'apprête à se défaire de sa vie pour se parer momentanément de celle d'un autre, et si la magie opère, il réintègre sa propre défroque quelque temps plus tard, s'étonnant qu'elle soit plus large et plus confortable qu'il n'en avait le souvenir, à moins que ce ne soit le contraire. Il peut aussi se contenter d'un degré de moindre implication, et n'être que le spectateur attentif ou le voyeur désabusé qui, une fois sa lecture achevée, referme le livre comme on le fait d'une fenêtre.

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C'était assez tôt dans l'avancement du projet. L'auteur avait décidé que son livre, un roman donc, et bien que ce ne fût alors que l'idée de ce roman et quelques feuillets rédigés pour le cas où, commencerait de cette façon :

Le seul rapport dialectique d'importance est celui qu'entretiennent la vie et la mort : la phrase s'impose à lui, insistante, alors qu'il longe les voitures stationnées et rejoint le caniveau où l'eau commence à s'écouler. Il cherche en vain à en retrouver l'origine dans les méandres de sa mémoire, se demandant si son esprit n'en a pas, sans qu'il y prenne garde, forgé les termes dans l'instant.

Et cætera.

Lorsque des mois, des années, des siècles plus tard, c'est-à-dire le moment venu, l'auteur se trouva objectivement confronté à l'écriture du livre, ce fut pour constater que le projet s'en était modifié à son insu. Les premières lignes écrites ne convenaient plus, il lui fallait y renoncer.

Cela lui fut facile. La formule initiale lui avait plu, il l'avait même jugée élégante : elle lui semblait maintenant sentencieuse et banale. Révélant l'inexpérience de qui s'essaie pour la première fois à la création littéraire, elle n'exprimait que l'évidence là où il pensait avoir mis de la profondeur d'esprit. Dans la foulée, l'auteur se demanda si l'importance accordée à la première phrase d'un roman n'était pas surfaite.

Mais la maladresse dans la forme n'était pas l'essentiel. L'aphorisme en disait trop sur l'individu auquel il était prêté ; il donnait le ton à ce qui allait suivre, enfermait l'auteur dans des choix sur lesquels il craignait de ne pouvoir ensuite revenir. Or, à cet instant, celui des premiers mots, si l'auteur éprouvait bien l'urgence d'écrire, il se sentait moins prêt qu'il ne l'aurait cru à laisser ses personnages quitter le flou de ce recoin de la conscience où il les tenait enfermés. Il se disait que l'indétermination restait entière, il souhaitait prendre du recul, se donner le temps. L'abandon du texte initial manifestait son refus de savoir, ou simplement de dire, à cet instant, celui des premiers mots, ce qui était arrêté, ce qui ne l'était pas et, plus subtilement, où se situe la frontière qui sépare le décidable de l'indécidable.

Une dernière surprise attendait l'auteur. Approfondissant ce qu'il ressentait confusément, il découvrait que son projet, resté trop longtemps en sommeil, s'était transformé à un point tel que l'homme à l'aphorisme n'y avait plus sa place. Ce personnage n'avait plus lieu d'être. Exit.

Il n'y avait décidément rien à garder et aucun regret à en avoir. Pourtant l'auteur savait que tout s'était clarifié. La structure de ce qu'il allait écrire était arrêtée. Le contenu s'élaborerait progressivement : il lui en laisserait le temps. La narration, ou plutôt ce qui en tiendrait lieu, et qu'il convenait mieux d'appeler le contexte narratif, ou même le prétexte narratif, serait une facette du tout, la moindre, un fil ténu parcourant l'ensemble. Il appartiendrait au lecteur d'établir ou non, à son gré, un lien avec le reste, ou partie du reste. Car les personnages évolueraient ailleurs, chacun d'entre eux, - chacun des trois -, disposant pour ce faire d'un espace où dérouler sa propre histoire.

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Oui, il y a trois histoires. La mort les rapproche, rivée au cœur de chacune. L'histoire de trois morts. Peut-être. Rien n'est véritablement certain. Ni totalement définitif.